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Entre 1947 et 1950, plus de 80 000 citoyens grecs ont été internés sur l’îlot de Makronissos (Grèce) dans des camps de rééducation destinés à lutter “contre l’expansion du communisme”. Parmi ces déportés se trouvaient de nombreux écrivains et poètes, dont Yannis Ritsos et Tassos Livaditis. Malgré les privations et les tortures, ces exilés sont parvenus à écrire des poèmes qui décrivent leur (sur)vie dans cet univers concentrationnaire. Ces textes, pour certains enterrés dans des bouteilles dans le sol du camp, ont été retrouvés.
Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit mêle ces écrits poétiques avec des textes de rééducation qui étaient diffusés en permanence dans les haut-parleurs des camps. De longs travellings, tels des mouvements hypnotiques, arpentent les ruines des camps et “se heurtent” aux archives photographiques. Un essai filmé qui ranime la mémoire de ruines oubliées et d’une bataille perdue…

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Note du réalisateur

On écrit d’ordinaire des poèmes pour célébrer la nature, pour exprimer des sentiments amoureux, ou encore une douleur existentielle.

Mais rares sont ceux qui ont écrit une œuvre poétique derrières des barbelés, sous la torture. Les poètes de Makronissos ont fait sourdre dans leurs textes une voix de résistance, un jaillissement de force vitale. Leurs chroniques poétiques de la vie des prisonniers politiques sur l’île racontent la terreur et la survie dans ce laboratoire barbare destiné à la « reprogrammation mentale » des résistants communistes.

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Lorsque j’ai lu ces poèmes, au hasard d’une rencontre littéraire, j’ai « vu » des images d’un passé terrifiant que j’ai souhaité confronter dans ce film aux images du présent, celles des ruines des camps de Makronissos. Chercher dans ces amas de pierre et de béton des empreintes de ce qui s’y est passé, les confronter aux hurlements de haut-parleurs qui crient des slogans nationalistes, les mettre en regards des photos de prisonniers. Un film de mémoire qui tente de lutter contre l’oubli, à l’heure où des ferveurs nationalistes nauséabondes semblent renaitre en Grèce…

Ce film plonge dans l’univers pénitentiaire de Makronissos par le biais des écrits poétiques de ses prisonniers les plus récalcitrants à la rééducation, appelés les « irréductibles ». Ceux-ci étaient mis à l’écart de leur camarades qui eux avaient signé la déclaration de repentance et qui avaient accepté de suivre « les activités de guérison » organisée par le « sanatorium national de Makronissos ».

Les « irréductibles » étaient mis à l’écart dans des annexes du camp appelés « isolements barbelés » et y subissaient des tortures tant psychologiques que physiques destinées à briser les résistances les plus déterminées. La menace de l’isolement était au centre du dispositif de guerre psychologique mis en place par les militaires grecs sur l’île afin de contraindre les prisonniers « nouveaux venus » à accepter la ré-éducation. Tout le monde savait ce qui s’y passait, et beaucoup signèrent des déclarations de repentance de peur d’y être enfermés.

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L’ossature de ce film s’appuie sur les poèmes et journaux d’exil écrits par les poètes internés sur l’île, essentiellement Yannis Ritsos, Tassos Livaditis et Menelaos Loudemis. Ces poèmes forment une chronique parfois journalière, mais éminemment elliptique de la vie des prisonniers politiques sur l’île. Ils racontent la terreur et la survie. Ils catalysent l’imaginaire, donnent « à voir » la peur omniprésente, l’attente interminable, la soif qui taraude. Ils laissent imaginer les éreintantes corvées de pierres qu’il faut sans cesse transporter et évoquent les souvenirs des camarades que l’on vient chercher pour des exécutions sans cesse repoussées afin de maintenir un état de terreur permanente. Ils disent les nuits où résonnent les cris de ceux que la peur et les tortures ont rendus fous, ils racontent les hurlements des haut-parleurs qui crient la nuit des slogans nationalistes et lisent les noms de ceux qui viennent – sous la contrainte – de signer la déclaration d’abjuration du communisme.

Pour Yannis Ritsos, il ne s’agissait pas de tisser dans ses poèmes une plainte écrite, de proférer par écrit un gémissement quotidien, mais au contraire de faire sourdre dans ses textes (qu’il lisait à ses camarades) une voix de résistance, un jaillissement de force. D’autres poèmes, tels ceux de Menelaos Loudemis, laissent eux paraître les brisures qui s’installent dans les corps, les fissures qui mettent à mal les volontés les plus intraitables, les meurtrissures qui laminent les déterminations les plus fermes… Ces textes poétiques écrits dans les « barbelés de l’isolement » sont mis en regard des images de ruines qui subsistent sur l’île.

Filmées avec régularité (travelling & panoramique à 360°), ces images de ruines déroulent un espace hypnotique qui tente de faire travailler l’imaginaire, entre présence et disparition, entre mémoire et oubli. L’attention cinématographique donnée aux pierres cherche à raviver les mémoires « calcifiées dans les pierres ». Mais le travail de mémoire que se propose de faire ce film n’est pas un rappel depuis l’extérieur (comme l’aurait fait un film d’archives avec un commentaire « historicisant »), mais agit comme un appel de « l’intérieur » : la conjonction de l’écoute poétique et

de l’attention cinématographique quasiment « déraisonnée » portée aux pierres, aux ruines, tente de réveiller les empreintes de l’histoire « contenues » dans les pierres.

Cet espace pictural et littéraire formera le cœur de cet essai filmé. Parallèlement, les écrits de propagandes nationalistes royalistes vantant les mérites du « laboratoire de Makronissos » viennent s’entrechoquer avec les écrits des prisonniers « irréductibles ». Les activités de « décolorisation » des bataillons « rouges » de civils et de soldats faisaient l’objet d’une propagande assidue de la part du gouvernement grec. On parlait ainsi de l’île comme d’un « laboratoire de nationalisation », d’un « sanatorium national », « berceau d’une Grèce éternelle ». De nombreux photographes venaient documenter les activités de rééducation qui étaient savamment mises en scène avec des soldats et civils « repentis ». Néanmoins, des prisonniers avaient réussi à infiltrer de petits appareils photographiques avec lesquels ils prirent des « photos illégales » que nous avons retrouvées dans les archives du Parti Communiste Grec KKE. Entre poèmes des irréductibles et propagandes d’extrême droite s’organise ainsi à l’écran une sorte de « guerre froide » littéraire et photographique, réduite à l’espace confiné de Makronissos.

Finalement, une voix s’adresse « à la deuxième personne du pluriel » à ces irréductibles, retraçant / évoquant / questionnant cette singularité de l’histoire que sont les camps de Makronissos. Quelques soixante ans après ces événements, cette voix – irriguée par les nombreux témoignages recueillis chez les survivants du camp de Makronissos – questionne cet événement unique dans l’histoire du XXème siècle, décrit l’acharnement à résister aux tortures mises en place par la police militaire grecque, s’interroge sur la force de l’utopie… En contrepoint, les poèmes qui donnent à entendre le « vécu prisonnier » sur Makronissos, viendront en réponses à ce texte, qui se veut plus « questionnant » qu’informatif.

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Note du producteur

Comme des lions de pierre à l’entrée de la nuit est un film tant sur la mémoire que sur l’oubli. Il s’est agi tout d’abord de convoquer la mémoire de cet épisode perdu de l’histoire.

Cette colonie pénitentiaire grecque, encouragée par les Etats-Unis du Président Truman, est un trou noir honteux et occulté, recouvert par l’amnésie officielle. La majorité des exilés présents sur l’île de Makronissos avaient participé aux activités de résistance contre l’occupation nazie en Grèce. Dès la libération, un gouvernement de coalition ne put se mettre en place et une guerre civile meurtrière s’ensuivit, entre les « forces militaires de gauche » issues de la résistance, et des forces « gouvernementales pro royalistes » mises en place par les Anglais, puis par les Américains, soucieux de lutter dès la Libération contre « l’expansion du communisme ».

Bien souvent, ceux qui avaient collaboré avec les forces nazies pendant l’occupation se retrouvèrent tortionnaires sur ces îles, et participèrent ensuite activement à la dictature des colonels dès 1967…

Ainsi que l’explique attentivement Olivier Zuchuat dans sa note d’intention, c’est en filigrane, comme imprimées sur les ruines de Makronissos, que les épreuves subies par les prisonniers tant civils que militaires, habiteront le spectateur.

Olivier Zuchuat a tourné ce film avec une équipe minimale: une assistante à la réalisation et un grip aidé de deux machinistes pour mettre en place les travellings. C’est ce qu’il a souhaité en raison des conditions de séjour très dures sur l’îlot (absence d’eau, logement sous tente). Le devis du film, de 150.000 francs environ, est le reflet de ce choix, très modeste, compte-tenu du monumental travail de documentation et d’archive qui a été entrepris.

Le film a été présenté dans plusieurs festivals européens d’importance, notamment à Visions du Réel à Nyon, puis à Leipzig, où le film a été sélectionné en compétition internationale.

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Festival
  • Visions du réel – Nyon (CH) 2012. Competition internationale
  • Périphérie – Montreuil (F) – 2012
  • DOK Leipzig (D) – 2012. International Competition
  • Escales Documentaire – La Rochelle (F) 2012. Competition.
  • Festival International du Film méditerranéen de Tétouan 2013
  • CINEMED – Festival International du Film méditerranéen de Montpellier
  • Festival International du Film insulaire (Groix, 2014)
  • Festival International Jean Rouch – Paris 2014
  • Puntodevista 2015
  • Depaysement 2014
  • Doclisboa 2015
Award
  • Jury Award (oecuménique) at DOK Leipzig (D) – 2012
  • Jury Award – Festival International du Film méditerranéen de Tétouan 2013
  • Jury Award – Festival International du Film insulaire (Groix, 2014)

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Capture d’écran COMME DES LIONS DE PIERRE2016-06-17 à 15.59.13

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L’Humanité

par Emile Breton

Ce dialogue entre hier et aujourd’hui, entre les poèmes des déportés et les aboiements des haut-parleurs, fait le prix de ce film où les images de propagande, comme celles consacrées à la visite d’un officier anglais enchanté par cette expérience de « réarmement moral » sont remises à leur place. Et encore une fois, sans pathos, sans la véhémence du dénonciateur.

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Positif

par Jean A. Gili

Sans insistance, en laissant parler les images et s’entrechoquer les mots, le film d’Olivier Zuchuat parvient à exprimer l’indicible, dans ce lieu de mémoire où l’on assassinait les idéaux d’un peuple.

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Les Fiches du Cinéma

par Marguerite Debiesse

Ce documentaire impressionnant, à l’esthétique poignante et au montage à la fois poétique et rigoureux, est soutenu par une bande son remarquable.

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Le Monde

par Isabelle Regnier

La petite île de Makronissos, transformée pour les besoins de la cause droitière en camp de rééducation politique, (abrite) des poètes dont les écrits composent la bande-son de ce beau documentaire.

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Critikat.com

par Matthieu Amat

Ce n’est pas en frottant les images et le verbe poétique, mais deux types de discours et de langue que le film fait ses plus belles étincelles.

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Première

par Isabelle Danel

Le dispositif semble aride mais, à force, quelque chose d’organique se noue entre ces pierres et les mots des suppliciés.

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Télérama

par Mathilde Blottière

En confrontant des images actuelles des ruines du camp à des archives d’époque et les écrits des prisonniers écrivains aux consignes de « rééducation » diffusées par les haut-parleurs des gardes-chiourmes, le réalisateur exhume les traces d’une résistance sous les barbelés. Un beau travail de mémoire.

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TéléCinéObs

par Xavier Leherpeur

Images d’archives, films de propagande, photos volées et prises de vue contemporaines reconstituent le quotidien de ces prisons où, pour tromper la surveillance, poètes, artistes et libres-penseurs écrivirent et enfouirent dans le sol de superbes textes de résistance, aujourd’hui retrouvés.

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Libération

par Julien Gester

S’informe ainsi ici un cinéma de fouilles, d’archéologie mémorielle, vivifié par les éléments auxquels il apparaît grand ouvert : ensoleillement caniculaire, rafales interrompues du vent du sud, encerclement par la mer.

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Sites officiels

www.olivierzuchuat.net

www.commedeslionsdepierre.net