Dans un petit village du Burkina Faso, Yaaba est une grand-mère victime du carcan des préjugés. Pour tous, elle est une sorcière. Seul Bila, un tout jeune garçon, accèdera à l’humanité de son aînée, en même temps qu’il se forgera en tant qu’homme.

Universel, tendre, fort, et porté par une dimension quasi-mythologique, Yaaba reste comme l’un des chefs d’œuvre d’Idrissa Ouédraogo et du cinéma africain.

Yaaba (« grand-mère » en moré) est un film central dans l’œuvre d’Idrissa Ouedraogo, qui n’a jamais cessé de décrypter les relations humaines, les liens entre les hommes et leur terre, les fondements de pratiques traditionnelles ancestrales. Au cœur de Yaaba, les liens intergénérationnels, mais aussi les préjugés. Yaaba s’empare du conte, du mythe, pour construire des personnages à la fois ancrés dans un espace-temps précis, et une universalité plus globale. Il est pourtant difficile de parler d’individualité, voire de « personnage », tant il est vrai que les sociétés noires africaines ont davantage le groupe au cœur de leur fonctionnement, et « mettent plus l’accent sur la solidarité que sur les besoins de l’individu, plus sur la communion des personnages que sur leur autonomie. » (Senghor, « Sur le socialisme africain », cité par Élisabeth Lequeret).

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Dans Yaaba, Ouédraogo casse quelque peu cet état de fait : la solidarité du groupe est ici précisément battue en brèche. La grand-mère du film est un personnage à la marge, éjectée du groupe, un être perçu comme étrange, à part. Elle prend à sa charge tous les maux du village, les enfants la craignent, les adultes en font l’explication de leurs problèmes. Un seul mot la caractérise au regard du groupe : sorcière. Tout l’intérêt du film n’est pas de dénoncer cette injustice, mais bien de s’intéresser au mouvement qui va la sortir de cette qualification de sorcellerie. Yaaba est bien davantage un film initiatique et, de ce point de vue, complètement universel, qu’un film sur une regrettable coutume.

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L’histoire de ses personnages est inscrite dans l’histoire d’un pays, voire d’un continent. Ouédraogo se réapproprie l’espace essentiel du village, qu’il filme à la fois dans sa globalité (la société d’un village africain), et pour des individus détachés du cadre enfermant du village (la grand-mère et Bila). En mettant en scène ces deux héros qu’a priori tout sépare, Ouédraogo a offert au spectateur l’une des plus belles rencontres : deux regards, deux visages, la jeunesse et la vieillesse qui se reconnaissent dans leur humanité, dans une lumière à la fois crue et douce d’une savane sauvage. « L’Afrique, ce n’est pas seulement celle des masques, des danses, des cases. C’est aussi celle de l’amitié, de l’amour, de la réflexion sur le monde… »

Extraits de « Tu seras un homme » de Sarah Elkaïm