A Colobane, on annonce le retour de Linguère Ramatou, une enfant du pays qu’on dit plus riche que la Banque mondiale. Mais sa générosité aura un prix : un chèque de cent milliards contre la mort de Dramaan Drameh, qui avait refusé 30 ans auparavant de reconnaître leur enfant. « La vie a fait de moi une putain, je veux faire du monde un bordel », assène Linguère, triomphante, aux citoyens de Colobane dont la solidarité va fondre comme neige au soleil.

Un film de Djibril Diop Mambéty, adapté de « La Visite de la vieille dame » de Friedrich Dürrenmatt
Produit par Pierre-Alain Meier, Thelma Film et Alain Rozanes, ADR. Image : Mathias Kälin. Musique et direction artistique : Wasis Diop. Montage : Loredana Cristelli, Costumes : Oumou Sy.

En compétition au Festival de Cannes 1992

 


Vie et mort d’un démiurge du septième art

DJIBRIL DIOP MAMBETY

23 juillet 1998 – 23 juillet 2008. Voilà dix ans, jour pour jour, que disparut à Paris le grand réalisateur sénégalais Djibril Diop Mambety à l’âge de 53 ans. Cinéaste de rupture et artiste profondément engagé, il a eu une carrière bien remplie même s’il n’a réalisé que deux longs-métrages. Mais ses œuvres, à l’instar de Touki Bouki et de Hyènes, sont devenus des films cultes qui continuent de marquer le septième art africain et mondial. Paris, le jeudi 23 juillet 1998. Une belle journée d’été, joviale et ensoleillée. Nous étions une centaine de passionnés du septième art, bien calés dans les sièges d’une salle de projection du Forum des Halles où avait lieu un festival de cinéma. Au programme de cet après-midi, un beau film du réalisateur Africain Américain Spike Lee sur la ségrégation raciale dans l’Amérique des années 1960. Un  documentaire poignant.

Shooting of "Hyenes" , directed by Djibril Diop Mambety 1990 Official Selection of Cannes Filmfestival 1992. Film based on "Le visite de la vieille dame" de Friedrich DŸrrenmatt. Djibril Diop Mambety with Mansour Diouf , his main Actor© Felix von Muralt 

Des images fortes, parfois insupportables : des églises noires incendiées, des enfants calcinés, des témoignages troublants, de farouches militants du Ku Klux Klan en cagoule… Nous suivions les images qui défilaient, mais avions l’esprit ailleurs, le coeur meurtri. Quelques instants plus tôt, nous venions d’apprendre une nouvelle bouleversante : Djibril Diop Mambety venait de mourir à Paris. Le grand cinéaste sénégalais, l’un des réalisateurs africains les plus doués, venait de rendre son dernier souffle à Paris où il mettait la dernière main au montage de son tout nouveau court-métrage, La petite vendeuse de Soleil qui, hélas, sera sa dernière œuvre. Il est mort dans un hôpital où il se faisait soigner pour des problèmes respiratoires. C’est Mahama Johnson Traoré, une autre icône du cinéma sénégalais, qui annonça la triste nouvelle. La voix tremblotante, les yeux embués de larmes, il pouvait à peine sortir un mot de la bouche tellement il était secoué. La nouvelle ne tarda pas à faire le tour des rédactions du monde entier. Et ce fut avec peine et l’esprit confus que nous avions rédigé notre article pour le quotidien Le Soleil.

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Dix ans sont passés, mais nous gardons toujours en mémoire les moments fort instructifs passés avec Djibril Diop Mambety dans les couloirs et les dédales des festivals, de Carthage à Ouaga, en passant par Sousse. Nous nous rappelons ses fous rires (oui, ça lui arrivait malgré son flegme légendaire) quand une histoire l’amusait, comme lorsque nous lui avons raconté les facéties du peintre Mbaye Diop à Sorano, devant le président Abdou Diouf qui lui remettait le Grand Prix des Arts. Nous nous souvenons aussi de ses débats parfois passionnés sur le cinéma africain avec son collègue Ben Diogaye Bèye au restaurant La Forêt, lors du Fespaco 1997, sans doute son dernier séjour à Ouaga. Ou ce moment surréaliste, à Carthage, quand son court-métrage Le Franc fut sacré Tanit d’or. Ce jour-là il était au fond de l’immense salle et lorsque le président du jury prononça son nom, il déploya sa taille imposante, majestueusement, sous les applaudissements, et marcha sans se presser jusqu’à l’estrade où le rejoignit son frère le musicien Wasis Diop et le réalisateur tunisien Ferid Boughedir. Dans la salle devenue subitement silencieuse, ces quelques minutes durèrent une éternité… C’est cet homme si simple et si attachant que le monde du septième art célèbre ce mercredi 23 juillet 2008, dix ans jour pour jour après sa disparition. Cet homme qui disait souvent : « Si j’avais un conseil à donner aux cinéastes africains, je leur dirais de ne pas essayer de plaire s’ils veulent être universels ».

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Mais qui était réellement Djibril Diop Mambéty ? La question mérite d’être posée tellement il était enveloppé d’un halo de mystère. Il était devenu un mythe bien avant d’avoir rejoint l’autre Monde. De Colobane, quartier populaire et coloré de Dakar, « cet épicentre de la marginalité » (comme l’écrit le comédien Nar Sène dans un livre consacré au cinéaste) où il naquit le 23 janvier 1945, jusqu’à Paris où il mourut le 23 juillet 1998, ce fils d’imam a parcouru un long chemin et mené une vie bien remplie. Sa carrière, il l’a commencée très tôt, à 17 ans. L’adolescent du Dakar du début des années 1960, dans les premiers moments de l’indépendance, mit sur pied le premier café-théâtre sénégalais après avoir quitté le lycée en 1966. Très vite, il intégra le fameux Théâtre National Sorano de Dakar. Bon comédien, Mambety commença à jouer dans des films, mais son rêve était d’en réaliser lui-même.

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UN CINEMA AVANT-GARDISTE

Un rêve qui ne tarda pas à prendre forme avec Contras’ City en 1969, un court-métrage concocté avec peu de moyens, mais qui fit tilt dans le milieu des professionnels du septième art. Des critiques avertis sentaient déjà en lui un démiurge naissant. Puis il y eut un autre court-métrage, Badou Boy, un an plus tard, une chronique colorée et trépidante de la vie quotidienne du Dakar des années 1970. L’année 1973 fut déterminante dans la carrière de Mambéty.

Il réalisa son premier long-métrage, Touki Bouki (« Le voyage de la hyène ») qui apporta un nouveau souffle au cinéma africain. Une histoire qui paraît simple : Mory (Maguèye Niang) et sa copine Anta, deux jeunes qui sont tiraillés entre le désir de vivre pleinement leur amour et l’appel du large qui leur fait miroiter un Occident si lointain. Le film fut présenté la même année à Cannes (Quinzaine des réalisateurs) et reçut le Prix de la critique internationale à Moscou. Le sujet traité dans ce long-métrage (l’attrait que l’Occident exerce sur les jeunes Africains) est toujours d’actualité au moment des milliers de jeunes sénégalais n’hésitent pas à affronter l’océan dans de frêles embarcations pour rejoindre les rives européennes. Il faut reconnaître au cinéma de Mambety son caractère avant-gardiste et novateur. Aussi bien dans sa construction narrative que dans sa démarche cinématographique, Touki Bouki (devenu culte) fut une véritable rupture qui, jusqu’à nos jours, continue d’inspirer les cinéastes d’Afrique et d’ailleurs. Après Touki Bouki, ce fut une longue traversée du désert. Ce n’est que seize ans plus tard, en 1989, que Mambety sortit de sa léthargie (voulue ?) pour réaliser Parlons grand-mère, un making-of « documentarisé » sur le tournage de Yaaba, le deuxième long-métrage du cinéaste burkinabé Idrissa Ouédraogo.

Dans ce film bourré de poésie, il pose un regard plein d’humour et tout aussi tendre sur le personnage principal, une vieille femme qui symbolise la sagesse africaine dans toute sa splendeur. Pour la première fois de sa carrière, Mambety avait tourné hors du Sénégal, hors de Dakar cette cité qui l’a vu naître et grandir, cette ville qu’il aimait d’une sorte d’amour-haine qui se reflétait bien dans ses oeuvres. Revoyez Badou boy, Contras’ City, Le Franc ou La petite vendeuse de Soleil pour vous en convaincre ! Dans son essai intitulé Djibril Diop Mambety : la caméra au bout… du nez, Nar Sène écrit d’ailleurs avec justesse : « Toute son existence, Mambety ne cessa d’attirer l’attention sur ce monde sulfureux, le sien. Celui-là qu’il connut le mieux pour s’y être souvent dissout, ce monde gourd et lourd avec son cortège de mendiants, de lépreux, d’éclopés, de clochards, d’alcooliques invétérés, déambulant ici et là sur les trottoirs de Dakar, ou dans les bidonvilles périphériques avec leurs spectres de macchabées, sortis de l’enfer de la déglingue. Les films de Mambety ventilent une scatologie de la société. C’est pourquoi on les sent ».

L’année 1992 marqua le grand retour de Djibril Diop Mambety avec la sortie de Hyènes, son deuxième et dernier long-métrage. Cette adaptation à l’écran de La Visite de la vieille dame du Suisse Friedrich Dürrenmatt (pièce de théâtre en trois actes écrite en 1955) fut un immense succès aussi bien dans les salles que dans les nombreux festivals. Cerise sur le gâteau, il fut sélectionné officiellement en 1992 au festival de Cannes. Les critiques furent unanimes : ce chef d’oeuvre est le film le plus achevé de Mambety, celui dont la densité du sujet, l’esthétique et la direction des acteurs frisent le parfait. On revoit avec plaisir le jeu poignant de feu Mansour Diouf (qui incarnait Dramane Drameh) et l’on s’étonne lorsqu’on apprend que c’était là sa première apparition à l’écran. On se surprend aussi à répéter l’une des réparties mémorables de Dramane lorsque le maire de Colobane (feu Makhourédia Guèye) lui tend un fusil en lui disant : « Sox naa ko » (« il est chargé ») et qu’il lui répond : « Soxla wu mako » (« j’en ai pas besoin »). En fait, Mambety savait bien user des subtilités de sa langue, le wolof, pour rendre les dialogues de ses films croustillants et plein de sous-entendus. Et cette beauté du langage, cette force des dialogues, aucun sous-titrage ne peut le restituer fidèlement.

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CLIN D’OEIL AUX ENFANTS DE LA RUE

Pour Djibril Diop Mambety, faire du cinéma n’est pas si difficile que ça. Il suffit juste de fermer les yeux et de voir l’obscurité. « Mais si tu fermes les yeux encore plus fort, tu commences à voir de petites étoiles. Certaines d’entre elles sont des personnes, d’autres des animaux, des chevaux, des oiseaux. Maintenant, si tu leur dis comment bouger, où aller, quand s’arrêter, quand tomber, tu as un scénario. Une fois fini, tu peux ouvrir les yeux : le film est fait », expliquait-il avec amusement dans un documentaire qui lui est consacré. Après le succès planétaire de Hyènes, il se consacra à la réalisation d’une trilogie sur ce qu’il appelait l’histoire des petites gens. Il commença avec Le Franc (1994) qui raconte l’odyssée burlesque et pleine de philosophie de Marigo, un infortuné joueur de congoma qui rêve de sous et de succès dans un Dakar où se côtoient vaches en errance et sachets plastiques virevoltant au gré du vent. Puis il y eut La petite vendeuse de Soleil (1998) dans lequel la fragile Sili, handicapée des jambes, décida de gagner sa vie en vendant des exemplaires du quotidien Le Soleil. Elle s’agrippa à ses béquilles comme une bouée de sauvetage qui lui permit de venir à bout de la rivalité des garçons et de leurs quolibets. Un clin d’oeil à tous les enfants de la rue, mais aussi à tous les desperados, tous ces damnés de la terre qui pourraient être gagnés par le découragement devant une vie qui ne leur fait de cadeaux. Cette trilogie devait s’achever par L’apprenti voleur, mais Mambety fut fauché par la mort un certain 23 juillet 1998 à Paris. Lui qui disait qu’il avait un rendez-vous de dix mille ans avec le cinéma ne pensait certainement pas mourir si tôt, à 53 ans.

Il y a un pan de sa vie que peu de gens connaissaient. Le Zimbabwéen Keith Shiri, critique de cinéma, raconte ainsi l’anecdote suivante. Lors du montage de Touki- Bouki à Rome, Mambety fut arrêté. La police italienne lui reprochait d’avoir participé à une manifestation antiraciste. Il fut détenu pendant cinq semaines et ne fut libéré qu’après l’intervention des avocats du Parti communiste italien et de plusieurs de ses amis dont le cinéaste Bernardo Bertolucci et l’actrice Sophia Loren. À son retour à Dakar, il eut la désagréable surprise de recevoir une note très salée représentant les honoraires de ses avocats du… Parti communiste italien. Lui qui pensait de ces derniers l’avaient défendu gratuitement ! Sa vie était ainsi faite. Elle alternait les hauts et les bas, les moments de plaisir et les périodes de vaches maigres, le spleen et l’euphorie. Mais contre vents et marées, il continuait de faire son cinéma sans calculs ni ambitions démesurées. Juste pour le plaisir de fabriquer des images et de faire rêver ses contemporains. A ceux qui lui demandaient pourquoi il faisait des films il rétorquait : « Je tourne ! Je tourne encore ! Je ne suis pas encore satisfait. Un jour viendra où la terre elle-même s’arrêtera de tourner ; en ce moment, moi aussi ! ». Ce jour est peut-être arrivé un certain jeudi 23 juillet à Paris, en plein été.